L’ouvrage principal

Un article de Jean-Claude Izzo

 

L’Ensemble du viaduc proprement dit est long de 874 mètres. C’est, disons-le, le premier ouvrage en France qui associe dans sa conception le métal et le béton.
En effet, l’ouvrage central du tablier métallique, est long de 300 mètres, large de 30 et pèse 2 000 tonnes.
« Il est constitué de trois tronçons d’une centaine de mètres chacun, réalisés sur une aire de préfabrication et transportés au fur et à mesure de leur achèvement sur le site de l’ouvrage à l’aide de barges flottantes. Ces 3 tronçons, après les réglages nécessités par leur mise en place furent assemblés par soudure et boulonnage ».
Par ailleurs, alors que se réalisait l’assemblage des tronçons, on préparait le dispositif de levage.
« Il se compose de deux portiques de 55 mètres de haut et de 13,50 mètres d’ouverture, situés au droit pied des béquilles prévues et distants de ce fait de 210 mètres ».
L’ensemble du tablier est en effet un pont à deux béquilles constituées d’un caisson métallique rectangulaire de dimensions dégressives du haut jusqu’au pied de 4 mètres à un mètre en élévation.
Comme on peut le constater la hardiesse d’une telle construction est jusqu’à aujourd’hui inégalée. Inutile donc de dire qu’un tel ouvrage a fait l’objet de longues et maintes discussions parmi les promoteurs.

 

Une opération spectaculaire

Après ces quelques données techniques ( importantes ) il faut dire que pour l’œil de l’amateur, l’opération la plus spectaculaire de l’ensemble de la construction fut sans nul doute l’opération de levage du tablier.
La tâche consistait à hisser les 2 000 tonnes du Tablier métallique de la côte + 10 à la côte + 50, c’est-à-dire un déplacement vertical de 40 mètres.

« Le Tablier reposait sur la plate-forme supérieure, tandis que la plate-forme inférieure était munie de tous les équipements hydrauliques nécessaires à la montée. » Ceux-ci comprenaient notamment 4 vérins hydrauliques de 500 tonnes à double effet et de un mètre de course, la centrale hydraulique automatique et le poste de commande. Par sécurité, chaque vérin était doublé par un vérin mécanique à vis actionné manuellement. Ainsi, en cas d’avarie d’un vérin hydraulique, la sécurité permettait d’éviter la ruine de la plate-forme. »

Enfin, « chaque plate-forme était fixée sur les portiques ( ou palées ) par quatre broches de 250 m-m de diamètre que l’on enfilait au travers d’alésages disposées dans les montants des portiques. Ces alésages disposés tous les 93 centimètres réalisaient une sorte de cémaillère le long de laquelle grimpaient les plate-formes ».
Le côté spectaculaire de cette opération est dans le fait qu’une levée de 93 centimètres durant environ 1 heure 15 ! Et cette opération fut réalisée une quarantaine de fois !

 

Le levage du Tablier aurait dû se faire une seule fois. Mais les premières difficultés – ou plutôt malchances – surgirent alors. Le bloquage d’un vérin hydraulique, peu de temps après le démarrage, obligea à stopper ce levage.

Ce fut catastrophique pour l’ensemble portuaire de l’étang les constructeurs, mais aussi pour l’ensemble portuaire de l’étang de Berre. Car, alors que le blocage de la passe n’aurait pas dû excéder huit jours cette difficulté imprévue interrompit la circulation dans le canal pendant près d’un mois.
Fin décembre l’opération fut enfin reprise et, cette fois-ci, menée à bien jusqu’à l’élévation complète et définitive.

Notons cependant que, chaque fois que le vent dépassa les 70 kilomètres-heures, le levage fut interrompu et le tablier bloqué sur les piles par des vérins hydrauliques.

On peut donc se rendre compte à cette lecture toute la difficulté, l’ampleur et en même temps la minutie qui présidèrent à cette opération jusque-là unique en Europe.
Tout le mérite en revient aux ingénieurs, agents de maîtrise, techniciens et ouvriers qui la menèrent à bien.

Des hommes et des ponts

Au terme de cette enquête, c’est de ces ouvriers que je voudrais parler. De ceux d’aujourd’hui pour ceux d’hier. Ceux dont l’œuvre accomplie, viaduc de Caronte, viaduc de Martigues, comptera – et pour longtemps – parmi les plus importantes dans l’équipement économique de notre région et de notre pays. Ceux que Fernand Léger peignait et nommait « Les Constructeurs ».
Pour construire le viaduc de Martigues ils étaient 45, dont 7 à 10 sur le cintre – l’âme du chantier – à 50 mètres au-dessus du sol, là où le vent souffle à une vitesse dix pour cent supérieure à celle du niveau du sol.

Ces hommes sont étrangers à notre région. Certains même sont des immigrés, des « étrangers » dans le sens péjoratif ( et raciste ) que certains donnent à ce mot. Et pourtant à leurs risques et périls, ils ont contribué à l’essor économique de notre région. C’est leur métier, direz-vous. Oui, bien-sûr. Un métier passionnant certes, mais dangereux, surtout lorsque les conditions atmosphériques sont mauvaises.
Et ici, comme dans la construction de tout viaduc, on sait vous pas ? que pour la bonne règle, une pile commencée ne doit pas être interrompue malgré la pluie, le vent, ou le froid. Et il y avait pour ce viaduc, 13 piles à dresser !

On ne peut rester insensible au courage de ces hommes. Surtout quand on pense que le vent est capable, comme le 4 décembre 1969 sur les chantiers de Naphtachimie, d’arracher une armature métallique, et coûter la vie à l’un d’eux.

On ne peut aussi que penser au courage des constructeurs du viaduc de Caronte. Trois d’entre eux en effet périrent lors des fouilles qui s’effectuèrent sous cloche.

Depuis ce temps les conditions de travail sont plus sûres. Les ouvriers du viaduc d’aujourd’hui sont, eux, soutenus par une double ceinture qui les relie au pont.
De ce « risque » permanent naît chez ces hommes un esprit d’équipe particulièrement vif.
Ce sont, je le disais, des constructeurs. Et pour reprendre F. Léger, ces hommes sont le symbole de l’avenir. Ils érigent la société de demain par un travail qui développe la fraternité.
Le viaduc de Caronte ouvrait cette région à l’essort industriel. Aujourd’hui « le nouveau viaduc est pour Martigues un des rendez-vous de l’avenir ».

Espérons que demain à ce rendez-vous, pour en partager les bénéfices, le mieux-être et le mieux-vivre, nous retrouverons ces constructeurs, ouvriers, ingénieurs, cadres et techniciens et les bâtisseurs de l’ensemble de la Nation, ceux qui construisent et ceux qui paient, et non plus quelques profiteurs privilégiés.

FIN