Quand on reparle de Marius

Un article de Jean-Claude Izzo

 

Tous ceux qui ont eu le déplaisir d’être « pris » dans les gigantesques embouteillages de Martigues n’ont pas pu que rêver à la mise en service rapide d’un viaduc autoroutier A 55 Marseille-Fos.

L’avenir de cette région, bien assis sur des pilliers de béton, se dresse fièrement avec ce viaduc. Cinquante-six ans plus tôt, avec le ferroviaire de Caronte le feu vert à l’industrialisation était donné.
L’un devant l’autre, ces deux ponts, reliant les deux rives de Martigues, ont une même et seule histoire : celle du développement économique d’une région que l’on appelle aujourd’hui le « complexe de Fos » et qui englobe les villes de Martigues, Port-de-Bouc, St-Mitre-Les-Remparts, Istres, St-Chamas, Berre, Marignane, La Mède, Port-Saint Louis du Rhône et Fos elle-même.
Cette histoire est le pari qu’ont fait les hommes dans ce « petit monde de l’étang de Berre », un pari entrepris par les Romains et qui s’est poursuivi et se poursuit, je l’espère, pour le bonheur et le bien-être de tous. C’est l’histoire de ces ponts que je voudrais retracer et, avec eux comme prétexte, l’histoire de cette région et de ces hommes. Je la dédie à tous les automobilistes qui, chaque jour, ragent et tempêtent dans les embouteillages. Ces lignes n’ont donc qu’une seule ambition : leur faire prendre patience !

 

Au commencement était l’étang

De tous les étangs qui bordent la Méditerranée, seul l’étang de Berre est de formation très ancienne. « La Mer de Berre » comme disaient les anciens pour la désigner, occupe une superficie de 15.000 hectares et sa profondeur varie de huit à dix mètres selon les endroits, atteignant parfois douze mètres, comme c’est le cas au pied des rochers des « Trois Frères à la Mède ».
Certains endroits de l’étang offrent un fond vaseux, d’autres un lit de galets comme ceux de la Durance.
Tout laisse donc supposer que le bras de Caronte, hier étang, aujourd’hui canalisé, était l’embouchure d’un grand fleuve à une époque où l’étang de Berre n’était lui, pas encore très bien formé.
L’idée d’utiliser cet étang n’est pas neuve.

La passe fangeuse de Caronte ne permettait pas le passage des bateaux phéniciens et phocéens. L’étang, au désespoir de tous, restait isolé du monde commercial méditerranéen en formation. Les Romains, les premiers l’utilisèrent et ouvrirent en quelque sorte la voie à son développement.
Le général Marius fut certainement le grand « promoteur » de l’aménagement de cette région. Fos était alors un grand port, dont l’importance, à l’époque, était comparable à celle d’Ostie. Relié à Arles par le grand canal des Fosses-Mariennes, il était aussi relié par un tunnel, à l’étang de Pourra, près de St-Mitre-les-Remparts.
Ce n’est seulement que du point de vue militaire qu’il fit aménager l’étang. Il l’utilisa en effet comme refuge pour sa flotte. Et pour cela il fit creuser un long chenal à travers l’étang de Caronte. La première conséquence fut l’abaissement du niveau de l’étang de Berre. L’aspect de celui-ci allait s’en trouver modifié car, de ce fait, apparaissait l’échine de la longue langue du Jaï, grossie maintenant par les sables marins.
Bien qu’un peu partout autour de l’étang de Berre s’installèrent, siècles après siècles, à côté des petits ports de pêche, des entreprises, le chenal de Marius fut abandonné et l’étang renvoyé à une fonction de « mer morte ».
Et pourtant ! Le développement du port de Marseille, la recherche de nouvelles voies de communication avec l’intérieur, la montée de la bourgeoisie allaient mettre Marius à l’ordre du jour, et cela sous l’impulsion du géographe Elisée Reclus qui, au dix-neuvième siècle, se scandalisa de l’inutilisation de cette mer intérieure.

 

Quand les « esprits étroits » l’emportent

Dès 1900 se posa à nouveau pour Marseille le problème des places d’eau de l’étang de Berre et de l’étang de Caronte que l’on pouvait considérer pour l’avenir comme un immense bassin auxiliaire, offrant sur ses rives de vastes superficies pour des installations industrielles. Mais jusqu’alors, on ne concevait ce projet qu’en fonction de la construction du canal de Marseille au Rhône. La passe de Caronte devait en effet assurer la jonction du tronçon Marseille, par le Rove d’un côté, et de l’autre Arles-Bouc, par le canal des Fosses-Mariannes. De ce fait Martigues devenait l’avant-port de l’étang de Berre.
Ce projet ne fut cependant commencé qu’en 1911 et le souterrain du Rove achevé en 1927 seulement.
Le débat sur l’aménagement de l’étang de Berre était ouvert depuis fort longtemps.
Tour à tour on avait envisagé l’ensemble de la surface d’eau comme port de guerre, puis comme port marchand, ou les deux à la fois.
Ainsi, en 1844, Berteaut, avait insisté sur ces aspects en affirmant : « Nous nous bornerons à dire que l’étang de Berre est une mer à double fin et, pour ainsi dire, providentielle. En temps de guerre elle ouvre un refuge… ; en temps de paix elle met à nos portes un immense bassin industriel qui sera la succursale de notre port. »
Mais des « esprits étroits » voyaient dans ce développement non pas une extension bénéfique pour Marseille mais « comme devant nuire au port lui-même ».
Les « esprits étroits » l’emportèrent sur les « audacieux » et, avec l’ajournement de l’exécution du canal de Caronte, le projet de Berteaut fut abandonné.

 

L’idée suit son chemin

Le canal fut pourtant creusé. De 1885 à 1863 il fut procédé non pas à un simple récurage mais à la construction d’un vrai canal de 5 400 mètres.

Le port de Martigues prenait véritablement naissance à cette époque et venait en quelque sorte donner raison à quelques hommes dynamiques comme Arnaud qui dès 1864, réclamait la création d’un grand port de Martigues.
On reparlera en 1878 du vieux projet lors du fameux programme Freycinet. Mais là encore on s’opposa au projet d’aménagement. Seul Peytral soutînt les thèses de Berteaut.

Le projet faisait cependant son chemin. Les promoteurs du canal de Marseille au Rhône percevaient l’influence. Charles Roux rêvait de voir « naître sur ses rivages ( de l’étang de Berre ) un faubourg industriel de la grande ville. »

D’autres hommes viendront défendre ce projet : l’ingénieur Guépard et M. Bourgougnon qui en 1903, rappelait aux délégués des Chambres de Commerce du Sud-Est : « Le port de Marseille, l’étang de Berre et le Rhône reliés entre eux par un canal de navigation praticable librement pour les bateaux, avec un port d’accès et ports spéciaux à Saint-Louis et Bouc, l’étang de Berre rendu accessible à toute la flotte de Marseille et à notre flotte militaire, formeraient le plus merveilleux ensemble que l’on puisse rêver. Marseille sortirait de son cirque de montagnes dans lequel elle n’est restée que trop longtemps bloquée ; ayant toute aisance pour ses transports à l’intérieur, Marseille commerciale et industrielle s’épandrait sur toute la région, faisant de l’étang de Berre, de Port-de-Bouc et de Saint-Louis, ses annexes. »
Il fallut malgré tout attendre la guerre pour que l’idée soit reprise avec force et surtout mise en pratique.
C’est que, il faut malgré tout le signaler, l’activité du port de Martigues n’avait pas obtenu les succès escomptés. En 1913 seulement 13 178 tonnes de marchandises avaient traversé le canal de Caronte.
On misa alors sur les chemins de fer. Pour beaucoup la voie ferrée apparut comme une alliée et une auxiliaire de la voie pluviale. « L’ère ferroviaire » ne pouvait qu’ouvrir sur l’avenir.

 

Jean Claude IZZO