Le jardin merveilleux du meunier de Lacoste

Un meunier comme Louis Malachier

Le château du Marquis de Sade, à Lacste, autour duquel on s’affaire actuellement, attire un bon nombre de visiteurs. Nombreux sont ceux qui, indifférents, passent à côté du jardin merveilleux de Louis Malachier, entre le moulin et la maison où il vécut.

Il est vrai que le nom de Malachier ne résonne pas aussi étrangement que celui de Sade. Qu’importe ! Le curieux que je suis fut attiré par l’œuvre de celui qu’on disait « fada ».

Tout près du château donc, face à Bonnieux et dominant sa vallée, la maison de Malachier est encore intacte. Devant les volets fermés sur le silence de son nom les ronces ont poussé, envahissant le jardin. Mais quel étrange domaine ! Ici et là, au hasard d’un buisson, on peut découvrir quelques statues de facture naïve, taillée dans la pierre : un cavalier napoléonien, une « femme à la rose », le dernier étage de la Tour Eiffel…

Malachier. Un nom, un art que désormais nous devons rattacher à celui du Lubéron. Il vécut il y a, peut-être cent ans, peut-être plus, ou moins. Est-ce là l’essentiel ? Sacrifions l’historien à la « légende ». L’art du meunier ne se rattache en effet à aucune époque, à aucun style, à aucune école. Malachier est passé au travers de son siècle sans savoir qu’il passait. Sans connaître le monde. Sans quitter sa terre.

 

L’homme chargé de maléfices

Une fois cependant il quitta son jardin. Du moins c’est ce que l’on raconte sur le plateau de Lacoste. Ce fut pour aller voir, avec son voisin Molinas, la flotte russe ancrée à Marseille, un gros pain de campagne sous le bras.

Mais contrairement au autre « rencontres » avec les « vivants » nous avons pu retrouver dans ses sépultures la trace de ce voyage.

En effet, Malachier retranscrivait dans sa langue les visites qu’il lui étaient faites ou ses « rencontres » avec les « autres » : tel le cavalier soldat de l’Empire, de passage à Lacoste, telle la tour Eiffel qu’un ami lui rapporta de Paris, telle sa voisine, allant la messe et aperçue sur la route…

Il n’imaginait rien. Ni fantastique, ni visionnaire. Il retranscrivait simplement, avec ses joies et ses peines et ses passions, la vie qui l’entourait. Et ainsi, lentement, son jardin se peuplait de « dieux barbus », de matrones aux fesses énormes, d’hommes robustes. Il créait son propre univers, un univers à lui où il venait de plus en plus souvent, et surtout le soir, à cette heure où l’homme de biens retrouve un foyer, une femme et repas. A cette heure même Malachier se trouvait, lui, seul, affamé et plus pauvre que la veille.

Malachier fut un indigent. Combien furent-ils de « fadas » à vivre comme lui ?

On dit encore au village que, comme les bêtes il mangeait l’herbe de son jardin. Ce qui est certain c’est qu’il mangeait très peu. Alors il retournait au jardin, à ses pierres et dialoguait avec ses statues, il les faisait vivre après les avoir fait naître.

Parfois quelqu’un s’arrêtait -de plus en plus rarement vers la fin de sa vie- pour lui lancer une piècette ou un petit bonjour. Et cette pièce, ce sourire, il les perpétuait immédiatement dans la pierre. Mais dans l’ensemble, le village lui était hostile. Malachier avait « mauvaise réputation ». A certains il inspirait le mépris, la honte, à d’autres la crainte… et, en ces terres de traditions folkloriques, où le sorcier et le curé se faisaient concurrence, on jeta bien vite sur le pauvre meunier l’anathème des bien pensants. Ces statues et ces « masques » ne pouvaient être que l’œuvre d’un « monstre », d’un homme chargé de maléfices.

 

En attendant un musée Malachier

A sa mort, une partie du village envahit le jardin des malédictions. Le curé d’abord. Il brisa toutes les statues de femme, les gros seins, les grosses fesses de ce lieu de tentations. Malachier, un suppôt de satan ! D’autres décapitèrent une grande partie des statues, démantelèrent la Tour Eiffel, les plus « évolués » en emportèrent chez eux.

Ainsi commença la « légende » de Malachier. Une bonne affaire allait ainsi commencer pour quelques-uns. Attirés par les « dires » qui franchissent vite les montagnes, des antiquaires se précipitèrent sur les figurines de pierre. Malachier se vendit bien… et cher ! Parfois même ornéee d’une inscription, gravée pour faire plus « romain », plus vrai !

M. et Mme Molinas, quand ils héritèrent du domaine meunier, s’inquiétèrent devant ce saccage organisé ( ou souvent spontané des enfants ). Ils proposèrent la création d’un musée Malachier, dans ce cadre naturel -et si beau- où il vécut. Le musée resta au stade du projet. Il l’est toujours.

Dans le Lubéron, à Bonnieux fleurissent aujourd’hui des expositions de sculptures contemporaines, à Lacoste Sade et ses secrets intriguent les touristes, quant à Malachier connais pas !

Et pourtant ! Un monde artistique, « son monde » existe et continue d’exister. Malachier avait vécu, solitaire, parmi des hommes qui le refusèrent. Ni fou ni génie, il ne fit que perpétuer une tradition : celle d’un art populaire, d’un art paysan.

 

L’originalité de son œuvre –original parce que tout esprit créateur manifeste sa propre originalité- demeure, au-delà des années, des haines, des passions et des gros sous. Elle demeure et elle nous touche parce qu’elle est sincère et sans prétentions.

 

 

Jean-Claude Izzo