La Plaine

vignettes_plaine_vBar des Maraichers

C’était vrai qu’il faisait chaud. Une bonne trentaine de degrés, avec dans l’air un mélange poisseux d’humidité et de pollution. Marseille étouffait. Et ça donnait soif. Alors, au lieu de tirer, direct, par le Vieux-Port et la Corniche –le chemin le plus simple pour aller chez moi, aux Goudes-, je m’étais engagé dans l’étroite rue Curiol, au bout de la Canebière. Le bar des Maraîchers était tout en haut, à deux pas de la place Jean-Jaurès.
J’étais bien dans son bar, à Hassan. Les habitués se côtoyaient sans aucune barrière d’âge, de sexe, de couleur de peau, de milieu social. On y était entre amis. Celui qui venait boire son pastis, on pouvait en être sûr, il ne votait pas Front national, et il ne l’avait jamais fait. Pas même une fois dans sa vie, comme certains que je connaissais. Ici, dans ce bar, chacun savait bien pourquoi il était de Marseille et pas d’ailleurs. L’amitié qui flottait là, dans les vapeurs d’anis, tenait dans un regard échangé. Celui de l’exil de nos pères. Et c’était rassurant. Nous n’avions rien à perdre, puisque nous avions déjà tout perdu.

Extrait du livre
« Solea »

 

Chez Hassan, Bar des Maraîchers à la Plaine, ni raï , ni reggae, ni rock. Que de la chanson française, et presque toujours Brel, Brassens et Ferré. L’Arabe, il se faisait un plaisir en prenant les clients à contre-pied.
– Salut, Etranger, dit il en nous voyant entrer.
Ici, on étais tous l’ami étranger. Quelle que soit la couleur de la peau, des cheveux ou des yeux. Hassan s ‘était fait une belle clientèle de jeunes, lycéens et étudiants. De ceux qui taillent les cours, de préférence les plus importants. Il tchatchaient de l’avenir du monde devant un demi pression, puis, passées sept heures du soir, ils entreprenaient de le reconstruire. Ça ne changeait rien à rien, mais c’était bon par ou ça passait. Ferré chantait :
On n’est pas des saints.
Pour la béatitude, on n’a qu’Cinzano.
Pauvres orphelins.
On prie par habitude notr’Per’nod

Je ne savais que boire. J’avais sauté l’heure du pastis. Après un coup d’œil au bouteilles, j’optais pour un Glenmorangie. Pérol, pour un demi.

Extrait du livre
« Total Khéops »

 
Parole d’ivrogne !j’en étais au troisième whisky, déjà. Ma vieille R5 m’avait conduit les yeux fermés, à la Plaine. Au Maraîchers, chez Hassan. Où l’on est toujours le bienvenue. Un bar de jeunes, le plus sympa du quartier. De Marseille, peut être. Cela faisait quelques années que je venais y traîner. Avant même que toutes les petites rues, de la plaine au cours Julien, n’alignent leurs bars, leurs restaurants, leurs boutiques de fringues ou de fripes. Un peu branché aujourd’hui, le quartier. Mais tout était relatif. On ne s’y pavanait pas en Lacoste, et le pastis pouvait se boire jusqu’à l’aube.
Une nuit, il y a quelques mois, le bar de Hassan avait brûlé. Parce qu’on avait dit, le demi-pression y était le moins cher de Marseille. C’était peut être vrai. Peut être pas. On en dit beaucoup, toujours. Dans cette ville, il fallait qu’une histoire soit nourrie d’autres histoires. Plus mystérieuses. Plus secrètes. Sinon, elle n’était qu’un simple fait divers, et ne valait pas un clou.

Hassan avait refait son bar. Les peintures, tout ça. Puis, tranquille comme si rien ne c’était passé, il avait raccroché au mur la photo où Brel, Brassens et Ferré sont ensemble. A une même table. Pour Hassan, c’était un symbole, cette photo. Une référence aussi. On n’y écoutait pas de la soupe, chez lui. Et la musique n’avait de sens que si elle avait du cœur. Quand j’étais entré, ferré, justement, chantait :

O Marseille on dirait que la mer a pleuré
Tes mots qui dans la rue se prenaient par la taille
Et qui n’ont plus la même ardeur à se percher
Aux lèvres de tes gens que la tristesse empaille
O Marseille…

Je m’étais trouvé une place à une table, au milieu d’un groupe de jeunes que je connaissais un peu. Des habitués. Mathieu, Véronique, Sébastien, Karine, Cédric. J’avais payé ma tournée, en m’asseyant, et les tournées se succédaient. Maintenant Sonny Rollins jouait Without a song. Avec Jim Hall à la guitare.
C’était son plus bel album.

Extrait du livre
« Chourmo »