Le bord de mer

Vignettes_cornicheDu ciel à la mer, ce n’était qu’une infinie variété de bleus. Pour le touriste, celui qui vient du Nord, de l’Est ou de l’Ouest, le bleu est toujours bleu. Ce n’est qu’après, pour eu qu’on prenne la peine de regarder le ciel, la mer, de caresser des yeux le paysage, que l’on découvre les bleus gris, les bleus noir, et les bleus outre-mer, les bleus poivre, les bleus lavande. Ou les bleus aubergine des soirs d’orage. Les bleus vert de houle. Les bleus cuivre de coucher de soleil, la veille de mistral. Ou ce bleu si pâle qu’il en devient blanc.

Extrait du livre
« Chourmo »
 
 
En suivant la mer, vous découvrirez des quartiers, des villages aux noms romanesques : les catalans, le Vallon des Auffes, Malmousque, le pont de la Fausse-Monnaie, le Prophète… Marseille dévide ses coins et ses recoins jusqu’à l’impasse des Muets, dans le petit port de Callelongue.
Les yeux n’en reviennent pas. Passé la Madrague de Montredon, la roche blanche, aride, fait douter que l’on est encore à Marseille, dans le VIII arrondissement de la seconde ville de France. Alors forcément, parce que l’on est perdu, une halte s’impose’ devant la table d’orientation qui fait face à l’archipel des îles de Riou. Le pays du Grand Bleu.
Le bruit de la ville, son exubérance, prend fin ici. Dans ce paysage qui ressemble aux îles Eoliennes. Le silence qui tombe sur vous, à peine troublé par le teuf-teuf des pointus qui reviennent du large, est palpable. De sel et d’iode. Alors, comme on a bien évidemment oublié d’emporter des chaussures de marche, on s’assoit paisiblement sur un rocher, derrière un pêcheur à la ligne.
Le temps est aboli. C’est dire qu’on a vraiment tout le temps pour soi. Peut-être surprendrez-vous le pêcheur en train de parler aux poissons. Peut-être même vous surprendrez-vous à évoquer à haute voix vos rêves d’ailleurs. Ulysse deviendra une réalité. Et vous serez fier de l’avoir appris.
En revenant dans le centre-ville, après avoir mangé une pizza sur le port des Goudes, vous aurez percé la vérité de Marseille. Elle s’exprime en termes de soleil et de mer. Elle est sensible au cœur par un certain goût de chair qui fait son amertume et sa grandeur. D’Alger, vous entendrez alors la voix d’Albert Camus murmurer à votre oreille : « Ce sont souvent des amours secrètes, celles que l’on partage avec une ville ».

Extrait du texte
« Marseille »
 
 
Je préparai des pulls, des couvertures et la bouteille de Lagavulin. Je pris Lole par la main et la conduisis au bateau. Je passai la digue à la rame, puis je mis le moteur et fis cap sur les îles du Frioul. Lole s’assit entre mes jambes, sa tête sur ma poitrine. On s’échangea la bouteille, se passa les cigarettes. Sans parler. Marseille se rapprochait. Je laissai à bâbord Pomègues et Ratonneaux, le château d’If, et tirai droit devant, vers la passe.
Passée la digue Sainte-Marie, sous le Pharo, je stoppai le moteur et laissai flotter le bateau. Nous nous étions enveloppés dans les couvertures. Ma main reposait sur le ventre de Lole. À même sa peau, douce et brûlante.
Marseille se découvrait ainsi. Par la mer. Comme dut l’apercevoir le Phocéen, un matin, il y a bien des siècles. Avec le même émerveillement. Port of Massilia. Je lui connais des amants heureux, aurait pu écrire un Homère marseillais, évoquant Gyptis et Protis. Le voyageur et la princesse. Le soleil apparut, par-derrière les collines. Lole murmura :

Ô convoi des Gitans
À l’éclat de nos cheveux, orientez-vous…

Un des poèmes préférés de Leila.
Tous étaient conviés. Nos amis, nos amours. Lole posa sa main sur la mienne. La ville pouvait s’embraser. Blanche d’abord, puis ocre et rose.
Une ville selon nos cœurs.

Extrait du livre
« Total Khéops »
 
 
J’avais tourné la tête et laissé mon regard filer vers l’horizon. Là où la mer devient plus sombre. Plus épaisse. Je m’étais dit que la solution à toutes les contradictions de l’existence était là, dans cette mer. Ma Méditerranée. Et je m’étais vu me fondre en elle. Me dissoudre, et résoudre, enfin, tout ce que je n’avais jamais résolu dans ma vie, et que je ne résoudrai jamais.

Extrait du livre
« Solea »

 
 
Je pris par la Corniche. Juste pour avoir la baie de Marseille plein les yeux, et la suivre ainsi qu’une guirlande de Noël. J’avais besoin de me convaincre que cela existait. De me convaincre aussi que Marseille est un destin. Le mien. Celui de tous ceux qui y habitent, qui n’en partent plus. Ce n’était pas une question d’histoire ou de traditions, de géographie ou de racines, de mémoire ou de croyances. Non, c’était ainsi. Simplement.
On était d’ici, comme si tout était joué d’avance. Et parce que, malgré tout, nous ne sommes pas sûrs que ce n’est pas pire ailleurs.

Extrait du livre
« Chourmo »
 
 
Un café brûlant à la main, je me plantai devant la mer, laissant mon regard errer au plus loin. Là où même les souvenirs n’ont plus cours. Là où tout bascule. Au phare de Planier, à vingt mille de la côte.
Pourquoi n’étais-je jamais parti, pour ne jamais revenir ? Pourquoi me laissais-je vieillir dans ce cabanon de trois sous, à regarder s’en aller les cargos ? Marseille, c’est sûr, y était pour beaucoup. Qu’on y soit né ou qu’on y débarque un jour, dans cette ville, on a vite aux pieds des semelles de plomb. Les voyages, on les préfère dans le regard de l’autre. De celui qui revient après avoir affronté « le pire ». Tel Ulysse. On l’aimait bien. Ulysse ici. Et les Marseillais, au fil des siècles, tissaient et détissaient leur histoire comme la pauvre Pénélope. Le drame, aujourd’hui c’est que Marseille ne regardait même plus l’Orient, mais le reflet de ce qu’elle devenait.
Et moi, j’étais comme elle. Et ce que de devenais, c’était rien, ou presque. Les illusions en moins, et le sourire en plus, peut-être. Je n’avais rien compris de ma vie, j’en étais sûr. Planier, d’ailleurs, n’indiquait plus leur route aux bateaux. Il était désaffecté. Mais c’était ma seule croyance, cet au-delà des mers.

Extrait du livre
« Chourmo »

 
 
J’avais suivi la Corniche. Pour ne pas perdre la mer des yeux. Il y a des jours comme ça. Où je ne peux me résoudre à entrer autrement dans le centre-ville. Où j’ai besoin que la ville vienne à moi. C’est moi qui bouge, mais c’est elle qui se rapproche. Si je le pouvais, Marseille, je n’y viendrais que par la mer. L’entrée dans le port, une fois passé l’anse de Malmousque, me procurait chaque fois de belles émotions. J’étais Hans, le marin d’Edouard Peisson. Ou Cendras, revenant de Panama. Ou encore Rimbaud, « ange frais débarqué sur le port hier matin ». Toujours se rejouait ce moment où Protis, le Phocéen, entrait dans la rade, les yeux éblouis.
La ville, ce matin, était transparente. Rose et bleue, dans l’air immobile. Chaud déjà, mais pas encore poisseux. Marseille respirait sa lumière. Comme les consommateurs, à la terrasse de la Samaritaine, la buvaient, avec insouciance, jusqu’à la dernière goutte de café au fond de leur tasse. Bleus des toits, rose de la mer. Ou l’inverse. Jusqu’à midi. Après, le soleil écrasait tout, quelques heures. L’ombre comme la lumière. La ville devenait opaque. Blanche. C’était à ce moment que Marseille se parfumait d’anis.

Extrait du livre
« Solea »